jeudi 11 février 2010

De l'art et du cochon #2

À l'heure où le débat sur le téléchargement illégal est en cours en Belgique, j'en viens à m'interroger sur les solutions proposées par nos dirigeants, avec d'une part la création d'une taxe sur les connexions internet, et d'autre part un plan basé sur l'Hadopi français.
Cela va à l'encontre, je trouve, d'un vieil adage plein de bon sens ("mieux vaut prévenir que guérir") que le législateur, j'en ai bien peur, a tendance à oublier régulièrement.
Comme il arrive que toute une classe soit punie quand un seul gosse a fait le mariole, voilà que l'ensemble de la population serait considérée comme une bande de délinquants potentiels.

Il me semble en effet que la population n'a jamais été proprement informée des tenants et aboutissants du téléchargement (légal ou non) puisqu'il est bien plus facile de punir les gens en aval plutôt que de les éduquer en amont. Comme un môme qui se ferait gronder pour son comportement sans que personne ne lui explique ce qu'il a fait de mal, j'ai parfois l'impression que le législateur se contente de diffuser des messages disant "Le téléchargement, c'est maaaal !" sans jamais dire pourquoi. Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder les clips de propagande en introduction de n'importe quel DVD (parce que des messages visant à faire peur, j'appelle ça de la propagande).

Ne serait-il pas plus efficace d'éduquer la population à travers des rencontres avec différents acteurs du monde culturel ?
Comme Mickey 3D l'avait fait en pleine grève des intermittents du spectacle lors des Eurockéennes de Belfort en 2003 (l'un des rares festivals français à avoir eu lieu cet été-là), il serait sans doute bon de rappeler les enjeux réels du problème – et je reviens ici à la question du téléchargement illégal – sachant que seule une toute petite minorité des artistes peut se targuer de vivre de ses ventes d'albums et droits d'auteurs... ceux-là même qui râlent le plus à propos du téléchargement puisque la vente de leurs créations est justement leur principale source de revenus.
Les autres, quand ils n'exécutent pas différents travaux de commande, partent en tournée et gagnent leur vie en donnant des spectacles, qu'il s'agisse de concerts, lectures, pièces de théâtre ou autres performances. Et quand une Britney Spears se plaint de ses maigres entrées d'argent, permettez-moi de doucement rigoler !

Car celles et ceux qui se partagent la Une des médias de masse ne sont absolument pas représentatifs de ce qu'est un artiste aujourd'hui : ce ne sont que quelques privilégiés qui peuvent se permettre de glander à longueur de journée tandis que d'autres travaillent pour eux (auteurs, compositeurs, producteurs, tourneurs et autres métiers en -eur) en attendant leur nouvel album et leur tournée mondiale bisannuelle. Les autres – la grande majorité – n'ont pas de temps à perdre avec de tels enfantillages puisqu'il n'est pas rare qu'ils multiplient les casquettes et ont, bien souvent, un "vrai" boulot à côté de leurs activités artistiques.

Et pourtant, il semblerait que la masse, celle qui lit la presse people et regarde la Star Academy, ait une vision complètement faussée du travail de musicien (je me permets de me concentrer sur ce que je connais le mieux), car pour une Jennifer, il y a des milliers de chanteuses de talent qui joignent les deux bouts en étant serveuses à mi-temps et choristes dans des groupes de bal pourris. Il y a aussi ceux, comme moi, qui n'ont ni les couilles ni l'ambition de faire carrière là-dedans parce que, pour en avoir été témoin à diverses reprises au sein de leur entourage, ils savent que c'est très, très difficile.
Parce qu'il ne faut pas se leurrer non plus : un musicien belge qui débute, quelle que soit la qualité de son répertoire, doit s'accommoder de conditions extrêmement modestes consistant en un repas (pas toujours chaud) et un simple défraiement, car les endroits dans lesquels il joue sont généralement tenus par des associations aux moyens dérisoires. Alors la question du téléchargement, j'aime autant vous dire que ça lui passe un peu au-dessus de la tête.

Personnellement, je suis plutôt contente de savoir que ma musique atteint toutes sortes de personnes via internet puisque je ne peux pas compter sur les autres médias pour la relayer. Et je ne pense pas être la seule dans le cas, car le net, malgré ses nombreux défauts et effets pervers, reste un outil de promotion de qualité pour qui sait s'en servir en toute honnêteté. L'arrivée du web 2.0 a permis a bon nombre d'artistes d'être enfin présents sur la toile à moindre frais et d'entrer en contact plus facilement avec d'autres acteurs du secteur culturel, mais aussi, et surtout, avec le public.
Et je continue de croire que la musique, comme toute autre forme d'art, est avant tout faite pour être partagée... moyennant finances ou non.
Comité de visionnage : "Meeting people is easy".

15 commentaires:

Zaza La Feignasse a dit…

Je sais que le téléchargement est pas cool pour les artistes vu qu'on a leurs oeuvres gratos.
Mais moi qui ait très peu d'argent, ça m'arrangeait bien pour voir des films et écouter les musiques que j'adorais sur mon MP3.

Mais là ca fait plus de 6 mois que je ne télécharge plus puis bon y'a deezer et bon le mp3 pour mes oreilles ca fait pas du bien.

Bisouilles

Mr Flash a dit…

Le téléchargement ou la copie ça a toujours été très cool et même encouragé par l'Etat (le francophone), via la Médiathèque par exemple. De mon temps on copiait sur Musicassette.
Après copie ou téléchargement, on fait le tri et on finit toujours bien par acheter une plaque de l'artiste préféré, au moment ou à l'âge où on a plus de moyens. De toute façon à 99% les titres téléchargés ne seraient pas achetés et sans doute à 95% ils ne sont même pas écoutés (quand on se balade avec 10.000 titres sur son lecteur ...).
PS: Zaza est tellement feignasse qu'elle a pas vraiment lu l'article de Melle Catherine

Mademoiselle Catherine a dit…

Zaza: Je n'ai rien contre le téléchargement, mais contre le fait que le législateur veuille puir les gens qui prennent ce qu'internet met gracieusement à leur disposition... Je ne peux pas les blâmer, ils seraient d'ailleurs bien bêtes de ne pas le faire.
Personnellement, je ne télécharge quasiment rien, généralement des trucs inédits ou introuvables. Mais bon, j'ai l'excuse d'être à la source aussi et d'avoir accès plus facilement que d'autres à la musique.

Mr Flash: Je suis tout à fait d'accord. Avant, on faisait des cassettes, aujourd'hui, on fait des CD. La différence réside dans la démocratisation des outils et le fait que la musique soit réellement devenue un produit de consommation de masse, avec tout ce que ça comporte de battage médiatique. On n'écoute plus de la musique parce qu'on aime ça, mais parce qu'on l'a vu à la télé ou qu'on veut faire comme les autres... Tu me diras que ça a toujours été comme ça, mais j'ai l'impression que c'est de pire en pire.

Quant aux gens qui téléchargent à outrance, ça tient, selon moi, davantage de la compulsion que de la mélomanie, et comme tu le dis, la plupart des titres téléchargés ne seront même pas écoutés (qui en aurait le temps, d'ailleurs?!).

YvAN a dit…

Yeps, totalement compulsif et tout autant assumé... mais c'etait pareil quand j'achetais les CDs... du coup, je suis toujours aussi content mais au moins ça ne me coute plus rien (ou presque vu qu'il ne faut pas oublier les investissements nécesaires de l'achat d'un PC digne de ce nom, d'espace disque en suffisance et d'un lecteur MP3 marqué d'une pomme sans parler de la redevance mensuelle à mon opérateur préféré pour pouvoir peter les records de downloads mensuels)... et vu qu'ils viennent de taxer aussi les disques durs et cléfs USB d'une taxe, au bout du compte tout le monde doit plus ou moins s'y retrouver d'une manière ou d'une autre, dans un sens ou dans l'autre.

YvAN (encore) a dit…

Dans le même ordre d'idée, vu le nombre de CDs qui ornent mon mur (et ne bougent plus depuis des mois), j'estime avoir contribué assez à l'industrie du disque pour les 2-3 générations qui viennent.
Et pour reboucler par rapport à un message précédents, si la qualité des albums de nos (si) chers artistes étaient un peu plus correct que les 2 singles qui passent en boucle sur les radios, on n'en acheterais des CDs...

waldorf a dit…

y a comme un fumet de fromage fondu qui plane sur cette note...
;)

Mademoiselle Catherine a dit…

YvAN: Ah, mais je ne visais personne en particulier, hein ;)
Et puis toi, tu l'écoutes, la musique, tu ne fais pas que l'entendre distraitement du coin de l'oreille comme le font tous ces petits trous de balle qui font brailler leur GSM en rue... Ces gens-là ne méritent même pas d'avoir deux oreilles!
(mais non, je ne suis pas facho!)

Quant à la qualité, c'est clair qu'avec la production actuelle, c'est un peu compromis. C'est pourquoi je prépare actuellement un e.p. 3 ou 4 titre plutôt qu'un album entier, mais j'en reparlerai en temps voulu...
Tu me l'achèteras, dis??? ;)

Waldorf: ...et la madeleine de Proust aussi, et les chandails tricotés main :p

La Princesse a dit…

Excellente note sur laquelle je reviendrai peut être commenter plus tard...

2 choses me viennent à l'esprit : quand on veut ecouter / regarder quelque chose qui sort de la soupe de masse, on ne le trouve pas toujours. Ou alors 3 ans plus tard, pas en Europe, ou a un prix prohibitif. (ça c'est surtout pour les DVD je dois dire)

Hier, j'ai entendu un pub pour mon fournisseur d'accès, qui faisait une promotion sur les nouvelles capacités de téléchargement...Alors, qui prend qui pour une bille, je me demande ?

Et en général, quand j'aime quelque chose, je vais l'acheter, mais j'aime bien pouvoir gouter d'abord. Acheter un CD ou il y aura seulement quelques titres de bien, c'est rageant, vu le prix quand ils sortent.

NeuNeu a dit…

Bin moi je suis un adepte du téléchargement parce que je n'ai tout simplement pas les moyens de me payer tous les CD ou DVD que je veux...

Alors j'ai quand même fait en sorte d'avoir mes CD préférés, mais il y en a pas mal qui manque à la collection et qui ne sont pas prêts d'arriver quand on voit leurs prix...

Puis les offres de téléchargements légales sont vraiment inadmissibles. On nous propose de payer 10euros pour des fichiers mp3: pas de petit livret avec les paroles, pas de jaquette, bref, du foutage de gueule pur et simple!!

Sur mon campus à Stuttgart, le fournisseur nous permet de télécharger 25Go par mois avant de nous baisser la connexion. C'est une solution comme une autre, et qui a le mérite de ne pas être totalement hypocrite à mes yeux :)

TardisGirl a dit…

C'est vrai que le débat sur le téléchargement est légèrement hypocrite. J'ai beaucoup aimer suivre les débats Hadopiens pour voir à quel point les gens qui s'occupent de ça sont à côté de la plaque.

Je ne télécharge pas de musique en ce qui me concerne, mais par contre des séries pas encore diffusées, ou mal diffusées, ou pas diffusées en VO oui ! Ce qui ne m'empêche pas ensuite d'acheter les DVD par ailleurs.

La solution serait bien évidemment de développer une offre légale qui serait attrayante et pas totalement nulle, comme les offres actuelles...

Mademoiselle Catherine a dit…

Princesse: C'est vrai qu'il est toujours bon de pouvoir tester avant d'adopter. Je ne suis pas différente.
Finalement, c'est un peu comme une paire de jeans: faut pouvoir l'essayer pour voir si elle nous va ;)

NeuNeu: Je suis d'accord pour ce qui est des prix prohibitifs. Il est d'ailleurs notable que les labels indépendants et micro-labels arrivent à proposer des tarifs démocratiques alors que les majors ne cessent d'augmenter les leurs... pour s'étonner ensuite que plus personne n'achète chez eux!

TardisGirl: Bienvenue chez moi et merci pour ton intervention.
C'est clair que vu l'offre légale, il n'est pas étonnant que les mélomanes et cinéphiles aillent voir dans les circuits parallèles. Mais pourquoi les blâmer: ils ne font que profiter de ce qui existe, et ils ont bien raison!

Jérémy a dit…

Le principe marche encore...

hautlesmainspeaudelapin a dit…

Bravo !! Tout ce que tu dis est tellement vrai...
Il n'y a pas longtemps, le ministère de la Culture a sorti une enquête : Les Pratiques culturelles des Français à l'ère numérique. Cette enquête menée sur 10 ans tend à démontrer que l’usage d’internet se banalise et qu'internet n'entraîne pas une baisse de la consommation culturelle. Au contraire en fait, il semblerait que plus on va sur internet, plus on va au cinéma, au musée, au théâtre et plus on lit ! C'est intéressant quand même ! Le discours vulgarisateur c'est plutôt : "internet c'est le mal !"
Après je ne parle pas du téléchargement illégal. Ceci dit il faut avouer que le prix du cd est rédhibitoire. Il faudrait mettre en place le prix unique du cd et du dvd comme pour les livres, ça permettrait de rendre le marché plus sain à mon avis...

kim a dit…

Tout à fait d'accord avec toi sur toute la ligne! Perso, je télécharge des gros groupes quand l'envie me prend. Pour les autres, je mets un point d'honneur à acheter les CD en concert ou sur ITunes (c'est le mal cette chose, je dois retenir mon compte en banque). Et je pense que mes actes sont réfléchis et résultent d'un choix intelligent.
Si je peux me permettre, je rajouterai une petite anecdote: M.E. (que tu connais), un ami musicien sur Sony, a vu ses vidéos Youtube supprimées par son label (Sony) pour cause de droits d'auteur... T'imagines pas comme il a été furax... Sony, ils sont rigolos hein...

Mademoiselle Catherine a dit…

Jérémy: Le principe de quoi?

hautlemains: Le résultat de cette étude ne m'étonne pas, car si l'on sait s'en servir, internet est un formidable outil. Le tout, c'est de ne pas y passer ses journées ;)

kim: Mais tu es une fille réfléchie et intelligente ;)
Pour ce qui est de M.E., c'est quand même grave qu'il n'ait pas le droit d'exploiter comme il le souhaite ses propres créations! Mais bon, des exemples comme celui-là, il y en a malheureusement plein. C'est d'ailleurs ce qui me pousse à rester autonome d'un point de vue créatif.