dimanche 18 novembre 2012

La loi des séries

Profitant d'une folle rage de tricot, je me suis remise à regarder des films et des séries en très grand nombre récemment, histoire de faire d'une pierre deux coups (parce que, oui, j'arrive très bien à tricoter devant un film).

C'est là que je me rends compte que les séries, ce n'est vraiment pas ma tasse de thé : cela fait plus de dix ans que je n'ai plus de poste de télévision et seulement quatre ans que j'ai de nouveau un écran à domicile. Dans l'intervalle, je suis allée au cinéma une à trois fois par semaine, et la production de séries télé s'est littéralement déchaînée
Et moi, plutôt que de chercher à rattraper un retard qui n'en est pas un, de rester fidèle au cinéma parce que, hormis quelques rares exceptions, le format série a tendance à m'ennuyer profondément : en plus de mettre à mal ma patience avec des sagas interminables, j'ai fréquemment l'impression que les scénaristes me prennent pour plus bête que je ne le suis en expliquant le moindre détail en long, en large et en travers (non sans avoir créé au préalable un suspense remarquablement artificiel), comme si le spectateur lambda n'était pas à même de comprendre la subtilité des non-dits et des sous-entendus.

Il semblerait d'ailleurs que je ne sois pas la seule à avoir cette sensation puisque l'un des tout bons scénaristes contemporains, Steve Moffat (qui officie principalement pour "Doctor Who" et "Sherlock"), a très justement insisté sur la plus-value de certains programmes au cours d'un entretien éclairé (*spoiler inside*) pour The Guardian : They are very clever shows, but they also fetishise cleverness. Cleverness is the superpower. So I get irritated when people say on Twitter: 'It's too complicated. I'm not following it.' Well, you could try putting your phone down and watching it. (Ces séries sont très intelligentes, et elles chérissent l'intelligence. L'intelligence est le super pouvoir. Alors ça m'irrite quand des gens disent sur Twitter 'C'est trop compliqué. Je ne suis pas.' Et bien, peut-être devrais-tu poser ton téléphone et regarder.)

Le fait que nous assistions depuis plusieurs années à un nivellement par le bas m'inquiète de plus en plus : les médias n'ont jamais été aussi sensationnalistes, et la télévision est devenue une véritable pute vomissant à longueur de journées des programmes au Q.I. négatif dans le seul but de vendre les produits de ses annonceurs.
Que la télévision abrutisse les masses n'est pas nouveau, mais avec l'explosion de la télé-réalité, les masses en question se sont mises en tête qu'elles ont leur mot à dire, alors qu'elles ne sont que les outils parfaitement interchangeables de directeurs des programmes accros à l'audimat.

En outre, non contentes de prendre les gens pour des cons, les grandes maisons de production n'ouvrent plus guère leur portes aux créateurs proposant des contenus intelligents, et il devient de plus en plus difficile de trouver les fonds nécessaires à une production de qualité dans le fond et dans la forme : les grands moyens sont réservés aux blockbusters potentiels (quand bien même ils se planteraient royalement au box office), tandis que les contenus intelligents sont volontiers relégués à des mises en scène au mieux médiocres, au pire franchement ratées, selon l'adage "peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse".

Et ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : je n'ai strictement rien contre les blockbusters ! Je déplore néanmoins la grande disparité des moyens qui subsiste entre les productions dites "grand public" et celles soi disant "intellectuelles".
En quoi le grand public ne pourrait-il pas être intellectuel ?

Ce clivage que bon nombre d'intellos français tentent de nous faire gober depuis belle lurette sous couvert d'exception culturelle, le service public britannique l'a anéanti sans autre forme de procès : la BBC prouve depuis bien longtemps que l'on peut parfaitement combiner les deux, que l'humour absurde peut être compris et apprécié de tou/tes ("Monty Python's Flying Circus", "Psychoville"), que la science fiction peut passionner la ménagère de plus de 50 ans ("Doctor Who") et que le grand public s'intéresse aussi aux histoires douces-amères émanant d'auteurs et de metteurs en scène prometteurs ("My Beautiful Laundrette"), tout en offrant à un nombre incalculable d'artistes l'occasion de faire leurs armes dans l'univers impitoyable de la télévision.

Voilà à quoi, selon moi, doit ressembler une télévision de service public, et je serais plus qu'heureuse de reprendre un téléviseur et de payer la redevance si le législateur m'offrait la garantie de programmes d'une telle qualité (et sans une page de pub) sous mes latitudes.

On peut toujours rêver...

Conseil de lecture : Tonino Benacquista, "Saga".

9 commentaires:

éric a dit…

Et bien voilà ! Ton (excellent) article contient en filigrane un bon scénario pour le retour des séries intelligentes sur les écrans francophones.

Un directeur des programmes français kidnappe des scénaristes de la BBC ainsi qu'une mystérieuse liégeoise bilingue et les retient dans une cave à fromages...
Les scénaristes arriveront-ils à travailler sous la contrainte ?
Que traduit
vraiment la mystérieuse liégeoise ?

Suspense, sexe et situations peu ordinaires : tout pour plaire ! :D

Anonyme a dit…

Bah tout n'est pas à jeter à la télé (je parle de la française)faut savoir trier le bon grain de l'ivraie ... pour ça faut regarder et éduquer à la lecture du média et toujours se poser la question "à qui profite le crime ?" Un patron de tf1 nous avais fait un joli article dans je ne sais plus quel canard pour nous dire qu'il nous préparais le cerveau avec des émissions lobotomisantes ;-) pour mieux nous vendre du coca ... si on le sait aprés, à nous de voir la crédibilité et l'apport intellectuel que les émmisions diffusées nous présente.

Niko
ps : un bon film à voir en ce moment "ARGO"
re ps : éric, pourquoi une cave à fromage ... in vino véritas ;-) du stupre du stupre du stupre .... ;-D

Mademoiselle Catherine a dit…

@éric: Merci pour les fleurs.
Néanmoins, ton idée de scénario m'évoque furieusement le conseil de lecture cité en fin de texte ;)

@Niko: C'était pour l'ouvrage "Les dirigeants français face au changement" et avait au moins le mérite d'être honnête.
Quant à sélectionner ce que je regarde, je ne fais que ça: en DVD et sur internet. Pas besoin de télévision pour ça.
L'éducation aux médias a représenté une partie non négligeable de mon travail pendant de nombreuses années, j'ai donc la prétention de connaitre les ficelles des chaînes de télévision et refuse catégoriquement d'entrer dans leur jeu.
En trois mots comme en mille: KILL YOUR TELEVISION!

dragrubis a dit…

Je ne suis pas d'accord two broke girls est une série très intelligente :D

Mademoiselle Catherine a dit…

Je ne connais pas...
Un rapport avec "Two girls, one cup"? :D

éric a dit…

Je ne connais pas le Benacquista, je pensais plutôt à la BD de Pétillon : "Les Disparus d'Apostrophes" (« Il est le sosie des Beatles ! ») :)

Véro a dit…

Le fait que nous assistions depuis plusieurs années à un nivellement par le bas m'inquiète de plus en plus : les médias n'ont jamais été aussi sensationnalistes, et la télévision est devenue une véritable pute vomissant à longueur de journées des programmes au Q.I. négatif...

Je me suis toujours posé des questions sur ce nivellement par le bas. Les producteurs d'émissions Télé se reposent ni plus ni moins que sur l'audimat.... et plus une émission foncionne, plus ils en proposent. Alors qu'est-ce qui se passe ??? La première émission de télé-réalité a été un pari gagnant et tous les pays ont suivi (la France aurait fait de la résistanse d'après une émission qui en parlait) et plus c'est trash, plus cela semble attirer le public. Et je me demande, s'il n'y a pas une soif naturelle chez l'homme (en général) pour la bêtise ?!!!

Qui dit bêtise dit facilité. Tous les enseignants que je connais se plaingnent de cette recherche de la facilité chez les jeunes. Tout, tout de suie et sans efforts !

Alors bien sur, le nivellement par le haut se révèle trop ardu pour tout le monde... ?!

PS : Je suis allée voir TED au cinéma et je suis très surprise de voir de bonnes critiques (de gens payés pour ça) à propos de ce navet... ou alors j'ai perdu tout sens critique ???

Mademoiselle Catherine a dit…

@Véro: Oh, je suis très friande de films con-cons, et je pense sincèrement que beaucoup de gens qui sont allés voir "Ted" regardent aussi d'autres genres. C'est la magie de l'audiovisuel: il y en a pour tous les goûts :)
Ceci dit, je remarque, tout comme toi, que "tous les goûts" ne sont plus guère représentés à la télévision et n'ai hélas aucune solution pour pallier à cela, ci ce n'est de dissoudre complètement l'ensemble des chaînes nationales et tout recommencer à zéro avec des directeurs des programmes un peu moins arrogants.

En revanche, je ne suis pas tout à fait d'accord avec toi en ce qui concerne les émissions de télé-réalité: elles ont certes eu un succès immense à leurs débuts mais semblent (fort heureusement) s’essouffler en termes d'audience - preuve s'il en est que les téléspectateurs n'ont plus envie de voir ça!
Le gros soucis étant que la télé n'échappe évidemment pas aux pratiques commerciales des années 10: avant, le besoin créait le bien, aujourd'hui, c'est tout l'inverse.

Raison de plus pour promouvoir l'éducation aux médias dans toutes les tranches d'âge.

Véro a dit…

C'est-à-dire que les émissions de télé-réalité ne cessent de se multiplier. Il faudrait avoir des chiffres, mais tu as peut-être raison -je l'espère-, cela voudrait dire non pas que les gens adorent et en redemandent mais au contraire que les producteurs d'émission ne savent plus quoi inventer pour maintenir le souffle ! Je hais les émissions comme Secret Story...


PS : A propos de TED, j'ai déjà vu des films cons intelligents, mais celui-là est vraiment con con... en plus d'être extrêment vulgaire, ce qui pose un problème quand tu y vas avec des gamins... (ça ne se voyait pas dutout sur la bande annonce que c'était aussi trash) Mais je m'égare...