lundi 10 juin 2013

Les œillères des temps modernes

L'un des grands avantages de ma formation est que j'y côtoie des personnes venues d'horizons très différents.
Je ne vais pas vous mentir : je souffre, comme tout un chacun, de préjugés plus ou moins ancrés, et le fait d'être au contact d'individus ne partageant absolument pas le même vécu que moi contribue à m'ouvrir l'esprit et à faire tomber un certain nombre de barrières mentales, car vivre – même très – différemment de quelqu'un ne signifie pas que l'on est fondamentalement différents.

J'ai cependant pu observer que l'écart se creuse de façon drastique quand on n'est pas sur une même longueur d'ondes au niveau des valeurs morales, et les discours sexistes, racistes, homophobes ou plus largement sectaires n'ont de cesse de me faire grincer des dents (n'en déplaise aux Témoins de Jéhovah auxquelles j'ai offert une oreille attentive récemment avant de les faire fuir quand je les ai interrogées au sujet de la sexualité et du don de sang).

Si j'ai certainement beaucoup de défauts, je ne pense cependant pas avoir l'esprit trop étriqué, et les gens qui portent des œillères ont le don de m'irriter (pas que ce soit très compliqué, car il m'arrive d'être naturellement irritable, mais passons...).
Or, nous vivons dans une société qui attend de nous d'entrer dans ce moule au format rectangulaire qu'incarnent les écrans – publicitaires, de télévision, d'ordinateurs, de téléphones et autres tablettes supposés refléter avec justesse le monde contemporain. Autant d'œillères des temps modernes qui empêchent pas mal de gens de voir ce qui se passe hors champ ou dans les coulisses, car ils sont hélas par trop nombreux à ne pas se poser de questions : la consommation effrénée de médias plus débilitants les uns que les autres donne à certains individus l'illusion presque parfaite de savoir ce qui se passe dans le monde alors qu'il n'en est rien parce qu'ils se contentent de gober ce qui leur tombe tout cuit dans le bec sans douter un seul instant du bien fondé de l'information.

L'absence de discernement se chargeant du reste, il n'est pas rare que le public se fasse avoir par le nivellement par le bas appliqué depuis maintenant une dizaine d'année par les médias de masse. Tout ça pour offrir aux annonceurs du temps de cerveau disponible.

Et parce qu'elle est passée à la télévision, une information est forcément vraie.
Mais comment en être certain ?

Jamais l'information n'a été aussi immédiate, et pourtant, cette accessibilité à portée de clic semble nous avoir rendus terriblement superficiels. L'actualité est devenue jetable, l'une s'effaçant au profit de l'autre à mesure que tombent les dépêches : la guerre du Mali a cédé la place aux événements en Turquie, le Printemps arabe est déjà loin, tandis que l'Irak, le Rwanda ou l'Afghanistan ont quasiment disparu de nos écrans après les avoir monopolisés il n'y a pas si longtemps que ça.
Entre deux images de conflit, les esprits se calmeront devant les déclarations d'une quelconque vedette de télé-réalité avant de s'échauder à nouveau à l'annonce d'une nouvelle tragédie, non sans avoir été allègrement arrosés de messages publicitaires dans l'intervalle.

Marilyn Manson l'avait déjà très bien résumé en 2002, au cours de sa brillante intervention dans "Bowling for Columbine" de Michael Moore : (…) Vous regardez la télévision, vous regardez les infos, et ça vous fait peur : il y a des inondations, il y a le sida, il y a des meurtres. Et puis il y a la publicité : "achetez Acura", "achetez Colgate". Si vous avez une mauvaise haleine, on ne va pas vous parler, si vous avez des boutons, vous n'aurez pas de succès auprès des filles. C'est une campagne de peur et de consommation, et je pense que l'idée de base est : "Entretenez la peur, et les gens consommeront".


J'avoue que ces dernières semaines ont failli me faire perdre foi en l'Humanité : entre les opposants au mariage pour tous, la liquidation de Virgin Megastore, la violence décomplexée de l'extrême droite et les comportements sexistes qui m'ont directement touchée, j'ai bien dû me rendre à l'évidence que l'hostilité (portée ou non à son paroxysme) est redoutablement contagieuse en plus d'être à portée de main.

Heureusement, j'ai pu trouver du temps pour des personnes et des projets qui me sont chers et m'ont insufflé une énergie et des envies nouvelles...


Comité de visionnage : "Le Temps de Cerveau Disponible".

4 commentaires:

éric a dit…

Les écrans nous formatent comme le surgelé a formaté les poissons : plats, carrés, sans arête mais avec des angles aux dimensions de la boîte (sinon, rebut) et avec les yeux dans les coins ! :)

Si Darwin nous avait connu, peut-être eût-il estimé que ce pouce préhensile qui nous a éloigné des autres mammifères, évolue gentiment en pouce tactile et nous éloignera encore un peu plus des grands singes... :)

Mademoiselle Catherine a dit…

Il convient cependant de rendre hommage aux formidables cinéastes et documentaristes qui sortent du cadre étriqué pour nous laisser entrapercevoir de nouveaux horizons, interroger le passé et le présent, anticiper l'avenir.
Heureusement !

éric a dit…

Tout à fait.
Mais, je pense que ces gens-là eussent tout aussi bien pu être écrivain, peintre ou sculpteur avec la même passion et créativité.

C'est ce qui différencie (entre autre) un artiste d'un technicien : un technicien ne s'exprimera pleinement qu'avec la maîtrise des fonctions prévues pour un objet quand l'artiste trouvera à cet objet d'autres utilisations.

Pour les artistes, l'écran n'est qu'un outil, un moyen technique d'aujorud'hui, quand il est un but pour ceux dont tu parles dans ton article ("passer à la télé", "être sur la photo", etc...).

En ce sens, la télé semble plus souvent être un but qu'un moyen par rapport au cinéma.
Mais les nouvelles applis pour portables, genre les vidéos de six secondes dont je ne me rappelle plus le nom, vont peut-être (hélas !) inverser cette tendance...

Mademoiselle Catherine a dit…

Ce que je déplore, c'est que peu d'artistes auto-proclamés possèdent aujourd'hui un réel bagage technique, alors que celui-ci me semble indispensable: comment une personne peut-elle s'exprimer de manière libératrice à travers son art de prédilection si elle ne maîtrise pas d'abord un certain savoir-faire?
Ainsi, écrire ne devient amusant que lorsqu'on manie la langue, la musique ouvre un vaste champ des possibles une fois acquises les gammes, de même que la peinture quand on sait choisir son matériel. Tout ça passe par un apprentissage préalable, mais les gens n'ont "plus le temps" pour apprendre: ils veulent faire, être, paraitre.
Pour s'étonner ensuite qu'on les oublie rapidement parce qu'ils sont parfaitement interchangeables.

Sans vouloir généraliser, je pense qu'il est plus facile pour un technicien (même médiocre) de devenir artiste que l'inverse, car seul celui qui s'est essayé aux outils à sa disposition (que ce soit la grammaire, le solfège ou tout "instrument" de création) peut définir ses limites, et donc, se donner ou non les moyens de les repousser en fonction de ses affinités ou facilités.